Edito de SEPTEMBRE 2021

Homélie du Père Christian DELORME - Eglise Saint-Romain de Cuire, dimanche 5 septembre 2021 

« Effata ! Ouvre-toi ! » ( Marc 7, 31-37 ) 

L'Eglise nous fait ce dimanche un bien beau cadeau, en nous offrant ce passage de l'Evangile de Marc qui nous raconte la guérison – et, plus encore, la libération – d'un homme de la Décapole ( une région à l'est du Jourdain qui se trouve aujourd'hui partagée entre la Jordanie et la Syrie ) qui était sourd et muet, muré dans un silence meurtrier et n'ayant pas accès à la parole, autrement dit coupé du monde. 

Le récit ne nous dit pas grand-chose de cet homme, mais on peut être sûr que lui et son entourage ne sont pas des Juifs, qu'il s'agit de païens, d'adeptes de divinités proche-orientales. Du même coup, à l'occasion de cet événement, nous découvrons que Jésus... s'est ouvert lui-même, s'est progressivement laissé ouvrir au monde des païens, des non-Juifs, lui qui proclamait précédemment qu'il était venu seulement « pour les brebis perdues d'Israël » ( Matthieu 15, 24 ). 

Vous le savez : Jésus parlait l'araméen, et pas le grec dans lequel ont été rédigés les Evangiles dont nous disposons. Cela fait que nous n'avons pas vraiment accès à sa parole originelle, mais cela nous laisse sans doute plus de liberté d'interpréter ce qui nous a été rapporté de son enseignement. Or, très étonnement, l'évangéliste Marc, à trois reprises, nous fait entendre des mots araméens prononcés par Jésus. Il y a cet « Effata ! Ouvre-toi ! » du texte d'aujourd'hui. Mais aussi le « Talitha koum ! Petite fille, je te le dis, lève-toi ! » de Marc 5, 41, et encore le « Eloi, Eloi, lema sabachthani ? Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ? » de Marc 15, 34. Pourquoi ces mots-là et pas d'autres ? Le mystère reste complet ! Mais goûtons ces mots translittérés fidèlement. Essayons d'entendre à travers-eux la musique de la voix de Jésus ! Revoyons à l'intérieur de nous-mêmes la scène décrite par le texte : Jésus qui prend l'homme à l'écart, qui met ses doigts dans les oreilles de l'infirme, qui prélève de sa propre salive et en met sur la langue de celui-ci, et qui, tournant son regard vers le Ciel de son Père, s'écrie « Effata ! ». Vous vous rendez compte de ce que cet homme a reçu : la salive-même de Jésus ! Ah ! que j'aimerais la recevoir cette salive sur ma langue ! Que j'aimerais les ressentir ces doigts du Nazaréen dans mes oreilles ! 

Certes oui, tout cela n'est pas sans rappeler le récit de la Création de l'homme par Dieu dans le Livre de la Genèse, et l'évangéliste était bien conscient du parallèle qui pouvait être fait. Mais il y a bien eu cette rencontre unique entre le Seigneur et un païen privé de l'ouïe et de la parole. Et si l'Eglise, deux mille ans plus tard, nous fait entendre une fois encore ce récit, c'est bien pour nous dire : « A toi aussi, Jésus veut mettre ses doigts dans tes oreilles ! » . « A toi aussi, Jésus veut poser de sa salive sur ta langue ! ». « Pour toi aussi, Jésus lève les yeux vers le Père et s'écrie « Effata ! Ouvre-toi ! » 

Ce passage d'Evangile, vous disais-je, est un beau cadeau en ce dimanche où nous sommes rassemblés tout particulièrement afin de rendre grâce pour les sept années que nous avons vécues ensemble, ces sept années durant lesquelles – puis-je le dire  une fois encore? – nous nous sommes tant aimés ! C'est un bouleversement que nous vivons tous : vous, moi, avec cette redistribution des responsabilités et cette nouvelle organisation des paroisses de Caluire et Cuire ! Il nous faut tous – vous comme moi – mourir à quelque chose. L'église Saints Côme et Damien va être désormais complètement animée par nos frères et sœurs chrétiens orthodoxes roumains. Il y aura moins de messes dominicales à Saint Romain ( ces derniers mois, du fait de la Covid-19, nous en célébrions deux à la suite chaque dimanche ! ). Nos communautés dominicales, qui accueillaient aussi plusieurs fidèles venus de différents points de notre métropole, vont se recomposer, et chacun-e va avoir à faire de nouveaux choix, parfois va devoir faire de nouvelles connaissances, créer de nouveaux liens, repenser ses engagements. Mais à chacun d'entre nous, à chacun-e de vous, Jésus dit : « Effata ! Ouvre-toi ! ». Autrement dit : « Ne t'enferme pas dans le passé ! » ; « Ne te complais pas à nourrir de la nostalgie ! » ; «  Ne t'enferme pas dans quelque chose qui devait mourir un jour ou l'autre, car tout a une fin ; la vie est un incessant mouvement de naissances, de morts et de renaissances ! ». 

De nouveaux défis se présentent. De nouvelles aventures deviennent possibles. Ouvrez-vous à cette nouveauté ! Ouvrez-vous à l'inattendu ! Demain ne peut jamais être comme hier, et c'est heureux sinon nous ferions du « sur-place » ! En fait, même si cela peut vous paraître brutal ou douloureux, la mutation que nous sommes invités à vivre, est pour chacun-e l'occasion de se réinventer un peu ! Vous ne ferez peut-être plus les mêmes choses... mais vous en ferez d'autres ! Vous ne pratiquerez peut-être plus tout à fait « comme  avant »... mais vous vous impliquerez autrement, découvrant du bonheur aussi dans ce que vous choisirez de faire et d'être. J'en suis convaincu, et vous le constaterez très vite : l'église Saints Côme et Damien va retrouver une belle vitalité dès lors que nos frères et amis orthodoxes en auront la pleine jouissance, car ceux-ci comptent parmi eux une réelle variété de générations et disposent de nombreuses forces vives. De même, beaucoup plus jeunes que moi et que la plupart d'entre nous, les pères Frédéric et Jean-Xavier vont être en mesure de rejoindre très vite des familles caluirardes et cuirardes que nous nous ne rencontrions pas pour de multiples raisons. 

Mes chers-es amis-es, j'ai été très heureux parmi vous et avec vous ces sept années, et je ne sais pas comment vous exprimer ma reconnaissance. Nous avons été « trop bien » ensemble ! Au vrai, la plupart d'entre nous, nous avons eu vraiment beaucoup de chance d'être les contemporains du Concile Vatican II alors que nous étions enfants, adolescents ou jeunes adultes, et cela nous a liés. Cet extraordinaire moment de la vie de l'Eglise, cette grande dynamique de retour à la simplicité de l'Evangile et d'incitation au dialogue fraternel avec toute l'humanité dans ses diversités, n'a cessé de nous nourrir jusqu'à ce jour. Mesurez que nous avons été des privilégiés, et que les générations nouvelles n'ont pas eu cette chance ! Les baptisés qui ont suivi, les prêtres et les évêques des décennies suivantes, n'ont pas bénéficié de cette grâce inouïe ! Cela nous crée des devoirs, si j'ose dire jusqu'à la mort ! Car ceux qui ont vécu des moments exceptionnels de l'Histoire, sont appelés à avoir le souci – c'est leur responsabilité, notre responsabilité – de transmettre leur expérience jusqu'à leur dernier souffle !Ne cessez pas de témoigner de ce que vous avez reçu avec le Concile Vatican II ! N'oubliez jamais Jean XXIII et son encyclique « Pacem in Terris » souhaitant la paix pour tous les hommes ( et les femmes ! ) de bonne volonté à travers le monde ! N'oubliez jamais le cri du pape Paul VI à la tribune de l'ONU : « Jamais plus la guerre ! ». N'oubliez pas les embrassades, à Jérusalem, de Paul VI et du patriarche de Constantinople Athénagoras ! N'oubliez pas le frère Roger Schutz et les joies que sa communauté monastique oecuménique de Taizé nous a permis de connaître ! N'oubliez pas le pasteur Martin Luther King, apôtre de la fraternité interraciale qui a tant marqué ma vie ! N'oubliez pas les avancées faites pour le fonctionnement d'une Eglise plus collégiale et plus synodale, avec davantage de confiance accordée aux laïcs, y compris aux femmes même si le chemin à parcourir pour arriver à une vraie égalité des baptisés-es reste long encore ! 

Surtout : ayez toujours le goût de l'Evangile, cet Evangile que j'ai eu tant de bonheur à pouvoir vous commenter plus de trois cents dimanches lors de ces sept dernières années ! On y trouve tout ce que l'humanité peut générer comme héroïsmes ou comme bassesses. C'est là d'abord que le vrai visage de Jésus se donne à connaître. C'est dans la lecture des Evangiles, dans leur méditation que l'homme de Nazareth et Ressuscité de Jérusalem vient à notre rencontre, se laisse toucher et vient nous toucher ! 

Ne cessez pas, en même temps, d'aimer l'Eglise, malgré ses défauts, ses errements, ses divisions. Nous lui devons tout ! Sans elle nous ne serions pas chrétiens. Ne sommes-nous pas nous-mêmes l'Eglise ? Mieux ! ne sommes-nous pas nous-mêmes le Corps du Christ aujourd'hui visible dans le monde, malgré tout notre péché à nous aussi ? Aimez vos archevêques et évêques auxiliaires ! Aimez vos curés et vos prêtres ! Aimez vos diacres ! Aimez-les d'un amour exigeant. C'est à vous aussi de les former, voire de les « déformer » (!), en tout cas de les  aider à se « bonifier » ! 

Vous m'avez accueilli comme un père, vous m'avez accueilli comme un frère. Vous saviez sans doute déjà un peu de moi, de mon histoire, de mes engagements quand je suis arrivé. Mais en venant à ma rencontre, et moi à la vôtre, nous partions à l'aventure. Merveille des rencontres humaines, où l'on prend le risque d'aimer et d'être aimé, mais aussi, parfois, le risque de ne pas être aimé ! 

Je ne tenterai pas de faire mémoire de tout ce que nous avons vécu ces sept années. Le passé est à engranger et à mémoriser pour construire le présent et déjà l'avenir. C'est le futur maintenant qui est important ! Mais je ne peux pas ne pas évoquer l'inestimable soutien que vous m'avez apporté ces trois dernières années, quand les circonstances de la vie m'ont conduit à « reprendre du service » dans la proximité avec les migrants, ce qui est une des dimensions de mon existence depuis ma jeunesse. Grâce à vous, grâce à votre bienveillance et à votre ouverture de cœur, j'ai pu accueillir Fouad au presbytère durant une année. Et puis il y a eu Roland, à la fois Christ noir et Pharaon noir, qui est hélas ! mort à l'âge de 33 ans au printemps dernier. Sont arrivés ensuite Mahamat, Aboubacar, Klo-Allassane, Moussa, avec lesquels je vis toujours et avec lesquels j'expérimente une surprenante paternité. Sans oublier Ousmane, parti vers d'autres horizons. 

Quand je raconte ailleurs dans le diocèse que, lorsque a été créée l'association Vivre Dignement dans notre Métropole pour apporter un soutien humanitaire aux habitants des squats, ce sont quelque 80 paroissiens – sur un total d'environ 250 messalisants – qui y ont adhéré, les gens se montrent médusés ! 

Ces jeunes Africains que vous rencontrez parfois au presbytère Saint Romain ou dans nos rues de Caluire et Cuire et de Lyon, notamment autour du squat du 60, rue Pasteur à Caluire, ils ont presque tous été confrontés à des réalités terrifiantes. Dans les déserts et sur la mer qu'ils ont traversés, ils ont risqué la mort bien des fois et vu mourir nombre de leurs frères, assassinés parfois devant eux. Beaucoup ont été réduits en esclavage quand ils étaient en Libye, subi la torture mais aussi les viols. Ils sont des survivants de la violence du monde, des rescapés de camps de la mort ! Regardez-les d'abord comme des héros qui vous veulent du bien ! La plupart d'entre nous, nous n'aurions jamais pu supporter ce qu'ils ont supporté! Ils sont l'honneur de notre humanité. Ainsi que l'écrit le pape François dans sa dernière encyclique « Fratelli tutti » : «  L'arrivée de personnes différentes, provenant d'un autre contexte de vie et de culture, devient un don, parce que les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures. Pour les communautés et les sociétés d'accueil ils représentent une opportunité d'enrichissement et de développement humain intégral de tous » ( § 133 ). 

Merci, merci, merci de m'avoir aidé à les accueillir à Saint Romain. Merci pour l'association Vivre Dignement dans notre Métropole. Merci de ne pas les abandonner ! 

Si vous le permettez, je terminerai cette sorte de « sermon d'adieu d'un curé » par une prière : 

Dieu de Saint Romain, évangélisateur du Lyonnais et du Jura au V ème siècle,

accorde nous le dynamisme, l'intelligence et le courage de tous ceux et de toutes celles qui, au long d'une histoire deux fois millénaire, ont su partager, faire aimer et témoigner de l'Evangile de ton Christ ! 

Dieu de Saint Côme et de Saint Damien, frères thaumaturges arabes de la Cilicie du III ème siècle, morts martyrs,

garde-nous toujours attentifs aux malades, aux handicapés, aux isolés ! 

Dieu de Saint Clair, abbé du monastère Saint Marcel de Vienne au VII ème siècle,

creuse en nous le désir de la prière, apprends-nous à prier et à faire prier ! 

Dieu de Sainte Bernadette, petite bergère du Béarn qui reçut la visitation de la Vierge Marie, Mère de notre Sauveur,

rends-nous humbles de cœur, et offre nous la vision de fragments de ta Divinité. 

Dieu de Jean Moulin, de Hélène et de Victor Basch, de Marc Bloch, combattants de la liberté tous arrêtés à Caluire aux jours sombres de l'Occupation nazie,

mets en nous l'obsession de la justice, celle du refus de toutes les oppressions. 

Dieu de Elie Vignal, acteur caluirard méconnu du Catholicisme social,

incite nous à ne pas négliger l'enseignement social de l'Eglise, celui qui s'étend de « Rerum novarum » du pape Léon XIII à « Fratelli tutti » de notre pape François ! 

Dieu des riches et des pauvres Caluirards-es et Cuirards-es,

des trop bien logés et des migrants des squats,

empêche-nous de nous montrer indifférents aux plus pauvres, aux plus blessés de nos frères et de nos soeurs ! 

Dieu des baptisés et des non-baptisés,

suscite en nous le besoin et le plaisir de la rencontre, du dialogue, de l'interconnaissance.

Fais-nous pèlerins de la fraternité ! 

Et toi, Notre Dame des Lumières, d'abord lumière maternelle dans le tabernacle de nos cœurs,

prie pour nous, prie avec nous, console nous, conforte nous ! 

Amen, Alleluia ! 

Christian Delorme pere.delorme @ gmail.com

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