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Edito de Décembre 2018

 

Laisserons-nous Balthazar crever de froid à notre porte ?

Dans quelques jours ce sera Noël, mémoire de la Nativité du Christ Jésus, et puis ensuite la fête de l'Épiphanie, Dieu incarné qui se manifeste à toutes les nations, à tous les peuples. Il y aura des réjouissances familiales – et c'est souhaitable –, avec parfois beaucoup trop d'argent mal dépensé – ce qui est moins désirable. Il y aura, aussi, des enfants tristes car ils n'auront pas eu de cadeau, et des personnes isolées plus dépressives encore que d'ordinaire. L'habituelle coexistence du bonheur des uns et du malheur des autres. Le permanent côtoiement des trop favorisés (et qui, souvent, ne le savent pas !) et des trop-défavorisés (qui, eux, le savent !). Chez certains parmi les favorisés, des sentiments de véritable humanité, parfois de mauvaise conscience, pousseront à des actions de charité ou de solidarité, et il faut s'en féliciter. Au demeurant, ceux qui « se bougent » en ces périodes, sont aussi, la plupart du temps, ceux qui sont des acteurs de la fraternité tout au long de l'année. Dans les églises et les temples, on fera monter de belles prières dites « universelles » pour les sans-logis, les sans-amis, les sans... tout, une manière commode de se débarrasser sur Dieu de ce que nous ne pouvons (voulons ?) pas faire.

 

Ces dernières semaines, une partie d'entre nous a commencé à s'engager dans une relation d'amitié avec un groupe de migrants, pour la plupart africains (mais il y a, aussi, une famille albanaise de quatre personnes), qui survit comme il peut (avec une centaine d'autres personnes de nationalités diverses !) dans l'ancienne caserne des pompiers de Villeurbanne-Cusset, bâtiment à l'abandon depuis quelques années et qui devrait être démoli dans quelques mois. Le mardi 6 novembre, nous étions 35 paroissiens à écouter, dans nos locaux de Saint-Romain, les témoignages de Alphonso, Ibrahim et Fouad, jeunes hommes arrivés de Guinée après avoir risqué mille fois de mourir en traversant le Sahara puis la Méditerranée dans des conditions ahurissantes. Quelques jours après, le samedi 24, nous étions 43 paroissiens à accueillir, dans le cadre d'un « repas partagé », dix-sept des « squatters » de Cusset. Un temps privilégié, qui a surtout permis aux paroissiens présents de découvrir un peu les histoires toujours singulières de ces « naufragés » d'un monde inégal, loin des « clichés » ou caricatures médiatiques ou (et) politiques. Parmi ces jeunes hommes africains, beaucoup sont détenteurs de compétences professionnelles, et il y a même trois sportifs de haut niveau ! Le plus frappant pour qui sait voir : ces jeunes gens ne font pas la mendicité ; ils assument courageusement le douloureux choix qu'ils ont fait de quitter leur pays, leur famille, leurs amis, pour tenter d'exister de manière plus digne, et aussi en solidarité avec les leurs. On ne peut qu'être sidéré d'apprendre dans quelles conditions ils vivent, surtout que, depuis quelques jours, l'installation électrique du bâtiment de Cusset a sauté. Plus de lumière ! Plus de possibilité de se chauffer, de faire la cuisine, de se laver correctement !

J'avais imaginé que nous pourrions ouvrir à cette quinzaine d’émigrants les locaux sous-occupés de Saints Côme et Damien, mais il faut l'adhésion des paroissiens locaux et la situation favorable n'existe pas encore. En attendant, j'ouvrirai davantage le presbytère de Saint Romain, et j'envisage d'aller m'installer moi-même à la caserne de Cusset. Plusieurs paroissiens ont déjà fait preuve d'une belle solidarité : telle amie qui a un petit appartement propose d'ouvrir sa salle de bains à qui en aura besoin ; telle autre qui a une petite retraite a laissé une enveloppe contenant quelques billets, demandant qu'on ne donne surtout pas son nom ; tel autre offre ses compétences professionnelles...

Ces jeunes gens venus d'outre-Méditerranée, ce sont les petits-enfants de Balthazar, l'un des mages venus honorer Jésus selon la tradition de l'Église. Laisserons-nous Balthazar crever de froid à notre porte ?

Christian Delorme