Edito de Janvier 2021

Soyons des humains pleinement vivants et des acteurs du monde en devenir !

En ce début d'année 2021, après une année 2020 largement « covidée » (comme on pourrait dire « caviardée »...), la plupart des gens se sont souhaité « surtout une bonne santé ! ». C'est, bien entendu, ce que moi-même je désire pour les uns et les autres. Mais c'est la santé dans toutes ses dimensions qu'il me semble nécessaire de nous souhaiter ! Certes, la santé au sens d'intégrité physique, c'est-à-dire l'absence de maladies et de handicaps graves, mais aussi la santé en ce qui concerne notre état psychologique, en ce qui concerne ce qu'on appelle communément notre « moral », en ce qui concerne nos « états d'âme »... et donc la « santé de notre âme ». Un ami prêtre du Prado maintenant décédé, Jo Debard, interpellait souvent celles et ceux qu'il rencontrait en leur demandant : « Comment va ton âme ? ». Cela faisait sourire, mais n'était-ce pas, cependant, une pertinente question ? J'ajouterai (et ce n'est pas rien !) : à chacune et à chacun, à chaque famille, il faut souhaiter une réelle « santé économique », c'est-à-dire d'avoir de quoi vivre dignement, d'être épargné par le chômage, par l'absence de revenus et par le sentiment d'inutilité sociale. Epargné aussi – cela va de soi – par toutes les autres formes de violence qui peuvent surgir.

Bien entendu, nous ne pouvons que désirer, souhaiter, vouloir que 2021 nous soit davantage clémente que l'année qui vient de s'écouler. Trop d'entre nous ont souffert de l'isolement ! Trop d'entre nous ont vécu dans l'anxiété ! Trop d'entre nous ont été séparés de ceux qu'ils aiment ! Peu avant Noël une de nos amies paroissiennes qui a sa vieille maman en EHPAD, me disait : « Ah ! comme il me manque de pouvoir étreindre librement les miens et tous ceux que j'aime ». Par ces mots, elle traduisait bien l'inimaginable bouleversement que nous avons connu ces derniers mois : embrasser celles et ceux qu'on aime est devenu un problème, presque un interdit ! Nombre de petits-enfants n'ont plus le droit d'embrasser leurs grands-parents ! Les amoureux ne peuvent plus « se bécoter » sur les bancs publics ou ailleurs ! On ne peut plus se toucher les uns les autres, pas même se tenir la main ! Toute une partie de notre spontanéité, toute une part de notre affectivité sont ainsi mutilées !

Peut-être que les différents vaccins qui arrivent sur le marché ( il s'agit bien d'un « marché », c'est-à-dire d'une réalité qui génère du profit financier pour certains ) vont permettre que cette étrange Covid-19 aux multiples capacités de mutation soit maîtrisée... en attendant d'autres virus plus meurtriers que plusieurs milieux scientifiques nous annoncent (dont l'Organisation Mondiale de la Santé), en particulier en raison des déséquilibres écologiques provoqués par l'homme et du fait du réchauffement climatique. Mais, dans tous les cas, nous sommes en train de passer complètement dans un nouveau monde. Ce qui se produit en ce moment amène à de nouveaux fonctionnements, autant de nos comportements personnels que de la vie économique mondiale. Qui aurait imaginé, voici un an, que nous serions désormais obligés de vivre une large partie du temps avec un masque sur le visage ? Qui aurait cru, voici seulement douze mois que, en démocratie, le droit à la liberté de circulation, le droit à la liberté de se rassembler, le droit à la liberté de célébrer nos cultes, le droit de fêter le premier Jour de l'An, etc... pourraient être considérablement restreints ? Or cela est arrivé, avec, de surcroit (pour notre seul pays, car dans d'autres contrées du monde la situation est pire !), des dizaines de milliers de personnes âgées qui sont décédées dans la solitude à cause des mesures sanitaires préventives, des centaines de milliers d'emplois supprimés, des milliers d'entreprises en faillite, des millions de rencontres annulées, des scolarités abimées pour des millions d'enfants, des études compromises pour des centaines de milliers d'étudiants...

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère civilisationnelle

Voici trois décennies déjà que nous sommes tous entrés dans « l'ère numérique », dans la « révolution numérique » (qui contient la « révolution informatique ») qui constitue une révolution au moins égale en importance à la « révolution industrielle » du XIXème siècle. Mais c'est maintenant que nous en expérimentons tous les effets. Ainsi comprenons-nous que, même en ayant la chance de vivre dans une société démocratique, nous sommes désormais « tracés » dans toutes nos activités, car nos téléphones portables, nos ordinateurs, nos GPS, nos cartes de crédit, nos passeports biométriques et la reconnaissance faciale aux frontières, etc... permettent à tout pouvoir économique, politique ou simplement administratif de tout savoir sur nous ! Tout est désormais enregistré dans d'immenses centres de stockage des informations : notre situation économique, notre santé, notre sexualité, nos préférences dans les différents domaines de la consommation, nos goûts littéraires, artistiques, sportifs, nos convictions religieuses comme politiques... etc, etc. Nous nous croyons plus libres que jamais car, en effet, nous bénéficions de beaucoup plus de libertés individuelles mais, en réalité, nous sommes beaucoup plus « sous contrôle », « sous surveillance » que ne l'ont jamais été auparavant ceux qui nous ont précédés dans l'histoire de l'humanité ! Désormais notre démocratie et notre économie ne seront plus comme avant. Nous n'allons plus travailler comme avant. Nous n'allons plus nous former comme avant. Nous n'allons plus nous informer et nous concerter comme avant. Nous n'allons plus voyager comme avant. Nous n'allons plus nous amuser comme avant. Nous n'allons plus célébrer comme avant. Peut-être même n'allons-nous plus aimer et prier comme avant ?! Notre monde devient autre. Nos sociétés deviennent autres. Et, sans doute, devenons-nous « autres » nous aussi ?!

Les bouleversements civilisationnels font partie de l'histoire de l'humanité. L'humanité du temps de Jésus de Nazareth n'était pas celle de Cro-Magnon ! Et la nôtre n’est pas celle de Henri IV ! Toutes les mutations civilisationnelles ont engendré des ruptures plus ou moins brutales, détruisant et construisant à la fois, créant du malheur en même temps que du bonheur, faisant mourir et faisant vivre... La révolution numérique, ainsi, nous a ouvert, à chacun d'entre nous, des possibilités gigantesques de nous informer et de communiquer de manières nouvelles et presque sans limite. Mais, en même temps, nous voilà non plus d'abord des citoyens pouvant croire en notre puissance démocratique de décider vraiment de notre destin, mais avant tout des sujets d'un monde globalisé dans lequel nous avons surtout le droit d'être des consommateurs complaisants, tous informatiquement « fichés » par des ordinateurs à la puissance phénoménale.

Voudrions-nous revenir « en arrière » ? Cela s'avèrerait impossible ! Dès lors, comment rester des êtres pleinement humains, pouvant sauvegarder notre dignité, notre liberté, notre créativité et notre part de maîtrise des évolutions du monde ? Le défi est immense. Nous n'avons pas d'autre véritable choix que celui d'habiter notre monde, penser pouvoir rester en marge de celui-ci constituant un leurre. Il nous faut apprendre à vivre avec toutes ces évolutions qui viennent de bien plus loin que nous, en manifestant sans cesse notre volonté et notre capacité à être toujours des humains pleinement vivants. Il nous faut savoir nous associer avec d'autres pour faire valoir notre inaliénable dignité, notre droit à être libres et créatifs. Soyons acteurs du monde en devenir, et non pas des marionnettes aux mains de tireurs de ficelles insaisissables. C'est certainement une des missions qui reviennent à l'Eglise du Christ. C'est certainement notre mission de chrétiens.

Christian Delorme